Chacun doit en effet s’incliner devant le drame de la
Shoah : ce n’est que morale et justice. Mais aujourd’hui le balancier s’est
emballé dans l’autre sens, car les " fous de la
mémoire " en viennent, eux aussi, à réécrire l’histoire : la
guerre s’efface devant la Shoah, les victimes passent avant les combattants,
les déportés juifs deviennent les seules victimes, les Résistants sont
coupables de ne pas avoir estimé prioritaire le combat contre les convois vers
Drancy.
Ce néo-négationnisme transparaît clairement dans l’instruction,
dans l’acte d’accusation, dans les plaidoiries des parties civiles, dans les
réquisitoires. Pour étayer l’accusation, il a fallu gommer l’Histoire et
construire un Bordeaux axé sur les mille six cents déportations raciales en
ignorant les 1300 déportés politiques dont 140 policiers et les 256
exécutions faites à Souges sur ordre de la Gestapo, les bombardements, le STO,
etc...
Nous verrons la cécité de l’accusation concernant le
convoi du 21 Septembre 1942, puisque ce jour-là, soixante-dix otages sont
fusillés à Souges sur décision de Boemelburg et de Dohse.
Même aveuglement concernant les rafles de Janvier 1944,
(après la fuite du grand Rabbin) : les Allemands fusillent cinquante
Bordelais, alors qu’aucune exécution n’avait eu lieu en décembre 1943 et
qu’il n’y en aura aucune en Février 1944. Ces drames auraient peut-être
mérité quelques explications.
Après de tels manques, se dire choqué que l’accusation
mette sur le même plan la quasi-totalité des Résistants ayant témoigné en
faveur de Maurice Papon, avec les quelques individualités ayant témoigné
contre, semble secondaire.
Devant le calvaire vécu par les Bordelais entre 1941 et
1944, que penser de l’affirmation de l’avocat général selon
laquelle :
" Maurice Papon ne saurait invoquer l’état de
contrainte dans lequel il se serait trouvé… il ne ressort pas de l’instruction
que les pressions ainsi faites ont été d’un telle intensité qu’elles
aient pu constituer une contrainte ayant aboli le libre arbitre de Maurice Papon ".
Combien d’otages
supplémentaires auraient-ils dû être fusillés pour que l’accusation
estimât aboli le libre arbitre de Maurice Papon ?
A quoi bon pousser plus loin la démonstration ? Le procès a
vu naître une " nouvelle " histoire de la guerre 1939-1945.
Malheureusement, cette deuxième guerre mondiale mythique, construite pour les
besoins de la cause, a fourni les bases conceptuelles permettant de faire
condamner un jeune sous préfet résistant malgré ses faibles moyens
administratifs.
L’instruction et le procès auraient pu avoir un sens s’ils
avaient été construits sur un schéma prenant en compte la situation réelle
de Bordeaux, le rôle de la police allemande, les marges de manœuvre de la Préfecture
et les structures de décision. Dans la " contre enquête "
nous avions retenu 26 thèmes qui auraient permis de cerner une accusation
éventuelle.
Sur vingt-six chapitres, cinq seulement ont été étudiés
par l’accusation : ils concernent la Préfecture et les convois. Vingt
et une questions essentielles n’ont pratiquement pas été abordées ! On
comprend le malaise diffus qui imprègne l’opinion publique et la perplexité
croissante des commentateurs.
Citons un exemple significatif du refus de l’information
objective. Durant ces terribles années 1942-1944, nous savons qu’un SS a tenu
un rôle clef à Bordeaux : Friedrich Dohse, chef de la Gestapo. En 1985,
Michel Bergès va l’interviewer durant cinq jours... et Dohse mourra en 1995.
Jamais l’accusation ne songera à l’entendre et encore moins à l’inculper
pour crime contre l’humanité. Pourquoi ?
Même question concernant le colonel Helmut Knochen, l’adjoint
à Paris du général Oberg, du même âge que Maurice Papon et toujours vivant.
Autre question encore plus surprenante : Dohse ne
prenait aucune décision sans en référer à son chef direct à Paris :
Karl Boemelburg, chef de la Gestapo en France entre 1940 et 1944. Ce même
Boemelburg qui verra arriver dans sa villa de Neuilly, Jean Moulin, conduit par
Barbie en juillet 1943. Comment l’instruction a t-elle pu se désintéresser
de l’organigramme des polices allemandes, alors que se situe en troisième
position de cet organigramme, Aloïs Brunner, le responsable du camp de Drancy
recherché par la police française depuis 50 ans. Quant à Boemelburg, son nom
ne sera jamais prononcé, ni dans l’instruction, ni durant les débats de
Bordeaux…Pourquoi ?
Un autre homme a tenu un rôle exceptionnel à cette époque
et à Bordeaux : Jean Philippe Larrose qui fut l’interprète de l’Université,
le correspondant du maire Marquet auprès des Allemands et l’ami de Knochen. C’est
le seul Français vivant qui ait connu tous les intervenants allemands de cette
sinistre époque, aussi bien à Bordeaux qu’à Paris. Nous avons, on le sait,
recueilli son témoignage. Pourquoi le procès l’à t-il ignoré ?
Concernant la gestion des affaires juives, l’historien
Michel Bergès a recueilli une masse impressionnante de documents et d’informations
qui permettent de cerner avec précision les relations entre le Grand Rabbin
Joseph Cohen, la Préfecture et les Allemands. Son enquête s’intègre
parfaitement dans le puzzle de l’histoire de Bordeaux et dans nos études des
structures allemandes : elle complète et confirme nos propres conclusions.
Les ruptures avec l’Etat de Droit et même sa négation
peuvent être illustrées par la déclaration d’un avocat des parties civiles
à qui il était demandé de citer une signature de Maurice Papon initiant une
déportation :
" On n’a nul besoin de documents probatoires
ou de signatures pour établir une culpabilité qui résulte d’un ensemble
global ".
Ce genre de déclaration était courant durant les procès
staliniens et cette négation du Droit se retrouve malheureusement dans la
bouche de Serge et d’Arno Klarsfeld.
© Hubert de Beaufort, Paris 2001