Hubert de Beaufort         Le Livre Blanc      
                Une étude exhaustive de l'histoire de l'occupation de Bordeaux
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4- Le procès : la naissance du néo-négationnisme

Chacun doit en effet s’incliner devant le drame de la Shoah : ce n’est que morale et justice. Mais aujourd’hui le balancier s’est emballé dans l’autre sens, car les " fous de la mémoire " en viennent, eux aussi, à réécrire l’histoire : la guerre s’efface devant la Shoah, les victimes passent avant les combattants, les déportés juifs deviennent les seules victimes, les Résistants sont coupables de ne pas avoir estimé prioritaire le combat contre les convois vers Drancy.

Ce néo-négationnisme transparaît clairement dans l’instruction, dans l’acte d’accusation, dans les plaidoiries des parties civiles, dans les réquisitoires. Pour étayer l’accusation, il a fallu gommer l’Histoire et construire un Bordeaux axé sur les mille six cents déportations raciales en ignorant les 1300 déportés politiques dont 140 policiers et les 256 exécutions faites à Souges sur ordre de la Gestapo, les bombardements, le STO, etc...

Nous verrons la cécité de l’accusation concernant le convoi du 21 Septembre 1942, puisque ce jour-là, soixante-dix otages sont fusillés à Souges sur décision de Boemelburg et de Dohse.

Même aveuglement concernant les rafles de Janvier 1944, (après la fuite du grand Rabbin) : les Allemands fusillent cinquante Bordelais, alors qu’aucune exécution n’avait eu lieu en décembre 1943 et qu’il n’y en aura aucune en Février 1944. Ces drames auraient peut-être mérité quelques explications.

Après de tels manques, se dire choqué que l’accusation mette sur le même plan la quasi-totalité des Résistants ayant témoigné en faveur de Maurice Papon, avec les quelques individualités ayant témoigné contre, semble secondaire.

Devant le calvaire vécu par les Bordelais entre 1941 et 1944, que penser de l’affirmation de l’avocat général selon laquelle :

Maurice Papon ne saurait invoquer l’état de contrainte dans lequel il se serait trouvé… il ne ressort pas de l’instruction que les pressions ainsi faites ont été d’un telle intensité qu’elles aient pu constituer une contrainte ayant aboli le libre arbitre de Maurice Papon ".

Combien d’otages supplémentaires auraient-ils dû être fusillés pour que l’accusation estimât aboli le libre arbitre de Maurice Papon ?

A quoi bon pousser plus loin la démonstration ? Le procès a vu naître une " nouvelle " histoire de la guerre 1939-1945. Malheureusement, cette deuxième guerre mondiale mythique, construite pour les besoins de la cause, a fourni les bases conceptuelles permettant de faire condamner un jeune sous préfet résistant malgré ses faibles moyens administratifs.

L’instruction et le procès auraient pu avoir un sens s’ils avaient été construits sur un schéma prenant en compte la situation réelle de Bordeaux, le rôle de la police allemande, les marges de manœuvre de la Préfecture et les structures de décision. Dans la " contre enquête " nous avions retenu 26 thèmes qui auraient permis de cerner une accusation éventuelle.

Sur vingt-six chapitres, cinq seulement ont été étudiés par l’accusation : ils concernent la Préfecture et les convois. Vingt et une questions essentielles n’ont pratiquement pas été abordées ! On comprend le malaise diffus qui imprègne l’opinion publique et la perplexité croissante des commentateurs.

Citons un exemple significatif du refus de l’information objective. Durant ces terribles années 1942-1944, nous savons qu’un SS a tenu un rôle clef à Bordeaux : Friedrich Dohse, chef de la Gestapo. En 1985, Michel Bergès va l’interviewer durant cinq jours... et Dohse mourra en 1995. Jamais l’accusation ne songera à l’entendre et encore moins à l’inculper pour crime contre l’humanité. Pourquoi ?

Même question concernant le colonel Helmut Knochen, l’adjoint à Paris du général Oberg, du même âge que Maurice Papon et toujours vivant.

Autre question encore plus surprenante : Dohse ne prenait aucune décision sans en référer à son chef direct à Paris : Karl Boemelburg, chef de la Gestapo en France entre 1940 et 1944. Ce même Boemelburg qui verra arriver dans sa villa de Neuilly, Jean Moulin, conduit par Barbie en juillet 1943. Comment l’instruction a t-elle pu se désintéresser de l’organigramme des polices allemandes, alors que se situe en troisième position de cet organigramme, Aloïs Brunner, le responsable du camp de Drancy recherché par la police française depuis 50 ans. Quant à Boemelburg, son nom ne sera jamais prononcé, ni dans l’instruction, ni durant les débats de Bordeaux…Pourquoi ?

Un autre homme a tenu un rôle exceptionnel à cette époque et à Bordeaux : Jean Philippe Larrose qui fut l’interprète de l’Université, le correspondant du maire Marquet auprès des Allemands et l’ami de Knochen. C’est le seul Français vivant qui ait connu tous les intervenants allemands de cette sinistre époque, aussi bien à Bordeaux qu’à Paris. Nous avons, on le sait, recueilli son témoignage. Pourquoi le procès l’à t-il ignoré ?

Concernant la gestion des affaires juives, l’historien Michel Bergès a recueilli une masse impressionnante de documents et d’informations qui permettent de cerner avec précision les relations entre le Grand Rabbin Joseph Cohen, la Préfecture et les Allemands. Son enquête s’intègre parfaitement dans le puzzle de l’histoire de Bordeaux et dans nos études des structures allemandes : elle complète et confirme nos propres conclusions.

Les ruptures avec l’Etat de Droit et même sa négation peuvent être illustrées par la déclaration d’un avocat des parties civiles à qui il était demandé de citer une signature de Maurice Papon initiant une déportation :

On n’a nul besoin de documents probatoires ou de signatures pour établir une culpabilité qui résulte d’un ensemble global ".

Ce genre de déclaration était courant durant les procès staliniens et cette négation du Droit se retrouve malheureusement dans la bouche de Serge et d’Arno Klarsfeld.

© Hubert de Beaufort, Paris 2001